Travail et vie personnelle sont-ils vraiment irréconciliables ?

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Il est significatif que seuls les salariés aient été interrogés sur cette problématique, à la fois dans notre étude et dans les autres enquêtes. Les employeurs constituent l’angle mort de l’équilibre vie professionnelle et vie privée : au cœur du problème et pourtant souvent hors-champs.

Pourtant, l’idée des bienfaits d’un équilibre entre le travail et la vie personnelle est loin d’être nouvelle. De la limitation progressive du temps de travail depuis la fin du 19ème siècle (d’abord pour les femmes et les enfants puis pour tous) à l’essor des loisirs sous le Front Populaire, les avancées ont été nombreuses.

Ces bienfaits sont désormais largement reconnus comme autant de moteurs de croissance des entreprises et de bien-être des salariés. La littérature scientifique montre ainsi que les entreprises mettant en place des politiques en faveur d’un meilleur équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle en tirent des bénéfices sur de multiples aspects : réduction du stress au travail, amélioration de l’engagement des salariés, réduction du taux d’absentéisme, et une meilleure productivité !

Dès lors, quelles mesures prendre afin de canaliser l’empiètement du travail sur la vie privée ?

Des entreprises avant-gardistes montrent la voie. Microsoft a par exemple expérimenté la semaine de 4 jours au sein de sa filiale japonaise pendant un mois et a vu sa productivité augmenter de 40 % ! Cette mesure est appliquée depuis plus de vingt ans par l’entreprise Yprema en France, spécialisée dans le développement durable et où 80% des salariés réalisent leurs 35 heures sur 4 jours. D’autres mesures permettent d’améliorer l’équilibre des temps de vie. C’est le cas notamment de l’allongement du congé paternité : ainsi le groupe Kering a promis à ses salariés en 2019 de mettre en place, pour tout parent, un congé de 14 semaines rémunérées à 100%.

Mais plus qu’une réduction du temps de travail, c’est avant tout la souplesse des horaires de travail qui est plébiscitée par les salariés. L’enquête Malakoff-Médéric-Humanis (2019) montre ainsi que 47 % des salariés estiment que des horaires de travail plus souples permettraient une meilleure conciliation de la vie professionnelle avec la vie personnelle. L’essor récent du télétravail montre que la solution réside peut-être dans la confiance et l’autonomie accordée aux salariés quant à la gestion de leur travail.

Dell, la flexibilité pour accroître la performance économique et environnementale

Dell, entreprise d’informatique spécialisée dans la construction d’ordinateurs, mène depuis quelques années déjà une politique de flexibilité du travail. D’après Mohammed Chahdi, directeur des ressources humaines, cette politique permet « de réduire l’impact environnemental, de rendre les collaborateurs plus épanouis et productifs, et d’aider Dell à attirer et retenir les meilleurs talents. ». Après avoir formé ses salariés aux outils technologiques permettant le travail à distance, Dell a ainsi mis en pratique une politique de flexibilité offrant aux salariés plusieurs options en fonction de leurs besoins personnels : télétravail partiel ou total et horaires flexibles.

Les résultats semblent probants avec 94 % des salariés estimant que les possibilités de travail flexible permettent à l’entreprise d’être plus performante. Grâce à cette politique, Dell a pu économiser 39,5 millions de dollars depuis 2014 notamment en frais de bureaux, et réduire sa consommation énergétique de 42 millions de kWh d’électricité (soit l’équivalent d’environ 2 500 logements) depuis 2013.

PwC, le télétravail pour maintenir les jeunes talents dans l’entreprise

Face à une déperdition de ses jeunes talents au début des années 2010, PwC, un des leaders mondiaux des cabinets d’audit, a décidé de réaliser une étude interne entre 2011 et 2012 auprès de 40 000 de ses collaborateurs. Cette enquête montrait que 64 % des « millenials » émettaient le souhait de pouvoir parfois travailler depuis chez eux, mais surtout que leurs aînés faisaient part des mêmes envies. En somme : les salariés de PwC demandaient davantage de flexibilité. L’entreprise a depuis adopté une culture plus souple et offre désormais de nombreuses possibilités de travail : télétravail total ou partiel, possibilité de commencer sa journée de travail plus tôt afin de finir plus tôt, réaliser son temps de travail hebdomadaire sur 4 jours au lieu de 5.

Pour Anne Donovan, People Experience Leader chez PwC États-Unis, il est nécessaire d’instaurer une vraie « culture de la flexibilité » afin que les collaborateurs ne se sentent pas coupables d’être en télétravail, ou d’avoir l’après-midi de libre pour récupérer leur enfant à l’école. Elle rappelle également que « tout le monte mérite le même niveau de flexibilité », parent ou non, et que l’ancienneté ne détermine pas le droit de travailler de manière flexible.

La fin du bureau ?

La crise sanitaire a bouleversé les modes de travail de millions de travailleurs : télétravail généralisé, absence de transports en commun et bureaux vides. La situation aurait ainsi permis à beaucoup de salariés de « goûter » aux avantages du télétravail : gain de temps, diminution du stress, meilleur équilibre vie pro/vie perso, autonomie accrue… Cette expérience à grande échelle a même conduit de grandes entreprises telles que Facebook, Twitter ou PSA à faire du télétravail la nouvelle norme. La fin du bureau comme lieu de travail unique, l’utopie des freelances devenue réalité pour les salariés !

Pour autant une telle transformation va nécessairement bouleverser des équilibres de vie, d’autant plus fragiles dans des populations vulnérables. Si le télétravail devient la règle dès lors qu’il est simplement possible, comment remplacer le bureau comme espace de sociabilité pour les personnes seules, ou comme lieu d’apprentissage pour les salariés plus jeunes, les apprentis ou encore les stagiaires ? Quid également de ceux qui devront continuer à se déplacer, et qui devront seuls subir les frais de trajet ou emprunter des transports collectifs désinvestis ? Les conséquences du télétravail sur le fragile équilibre femmes/hommes doivent également être interrogées, d’autant plus que des témoignages nombreux lors de ce confinement attestent d’un accroissement de la « charge mentale » pesant exagérément sur les femmes, en particulier dans les foyers avec des enfants.

Si le télétravail comporte de nombreux avantages pour certaines populations, une généralisation de son usage est inenvisageable sans repenser de fond en comble les politiques RH et les politiques sociales.

Sans accompagnement, la généralisation du télétravail est un accélérateur d’inégalités. En étant séparé de la famille, du domicile ou encore du milieu social, le bureau peut ainsi être une échappatoire, voire un espace d’émancipation pour de nombreux salariés. Il est donc trop tôt pour parler d’une fin du bureau, même s’il convient de s’interroger sur les avantages et désavantages qu’il comporte, tant au niveau individuel que de celui des organisations.

Lire la première partie du dossier sur l’équilibre des temps de vie : Travail partout, temps libre nulle part 

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