Travail partout, temps libre nulle part : le difficile équilibre des temps de vie

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En 2017, Bill Gates déclarait à Business Insider interdire à ses enfants l’usage des smartphones avant l’âge de 14 ans. Comme lui, de nombreux patrons de la Silicon Valley choisissent de scolariser leurs enfants dans des établissements dits « non-connectés » où ils apprennent à lire et à compter sans l’aide d’aucun écran. A l’heure du tout digital, une enfance « déconnectée » devient un luxe. 

Après avoir profondément révolutionné de larges pans de la vie quotidienne, les nouvelles technologies sont désormais pointées du doigt : diminution de la mémoire, dépression, dépendance… Parmi ces maux, l’hyperconnexion dans le travail est considérée comme l’une des causes de l’accentuation des déséquilibres entre la vie privée et la vie professionnelle. À l’heure où le sujet du bien-être au travail est devenu un enjeu de santé publique (notamment avec la reconnaissance du burn-out par l’OMS), on assiste au développement de réflexions sur l’équilibre entre le travail et la vie personnelle. Plus récemment, et en raison de la crise sanitaire, l’arrivée précipitée et impréparée du télétravail dans les foyers de millions de salariés a révélé l’importance du sujet du partage des temps de vie.

Les résultats de la dernière étude du Workmonitor de Randstad montrent l’ampleur du phénomène. Plus de la majorité des salariés interrogés (dans 34 pays) sont concernés par les déséquilibres entre vie professionnelle et vie privée, c’est-à-dire par une exigence de disponibilité en dehors de leur temps de travail de la part de leur employeur. Les Pays-Bas ou l’Allemagne s’illustrent ainsi par un meilleur équilibre des temps de vie, tandis que l’Europe du Sud et de l’Est est marquée par des déséquilibres importants. La France occupe quant à elle une position médiane : toujours meilleure que la moyenne mondiale mais rarement parmi les pays les plus en avance sur la question. Toutefois, des disparités non négligeables existent selon l’âge ou le niveau d’études : la population active française n’est pas égale face à la conciliation de la vie privée avec la vie professionnelle. 

L’équilibre travail-vie personnelle, miroir des déséquilibres du monde 

Parler d’équilibre entre le travail et la vie personnelle c’est avant tout parler de système social, d’accès aux loisirs et de régulation du travail. Ce n’est pas un hasard si l’indicateur de l’OCDE sur cet équilibre prend en compte deux variables : la durée du temps de travail et le temps consacré aux loisirs. Les chiffres de notre étude Workmonitor permettent ainsi de lire en creux les déséquilibres économiques, réglementaires et sociaux dans le monde et en Europe. 

Notre étude montre que les salariés des pays émergents sont particulièrement sujets à ces déséquilibres : 68 % d’entre eux déclarent ainsi que leurs employeurs attendent d’eux d’être disponible en dehors de leurs horaires de travail, contre 56 % au niveau mondial. Ce chiffre s’élève même jusqu’à 89 % en Chine et 85 % en Inde. Cet écart est le résultat de politiques de protection des travailleurs loin d’être aussi complètes que dans d’autres pays : les possibilités offertes aux salariés pour négocier un meilleur équilibre s’en trouvent alors amoindries, voire inexistantes. 

Ces disparités se confirment à l’échelle européenne. Si 31 % des salariés d’Europe Occidentale et du Nord estiment que leurs employeurs attendent d’eux d’être joignables pendant les vacances ou leur temps personnel, ce chiffre monte à 47 % pour les salariés d’Europe de l’Est et du Sud. Soit une différence de 16 points pour une simple frontière à traverser ! 

Loin d’être mauvaise élève, la France se positionne en dessous des moyennes mondiales. Ainsi, 73 % des Français déconnectent facilement du travail lorsqu’ils sont en vacances et seuls 36 % estiment que leur employeur pourrait vouloir les joindre à ce moment-là. Les salariés français sont toutefois sensibles au sujet : seuls 12 % d’entre eux seraient satisfaits de leur équilibre travail – vie personnelle d’après une enquête du cabinet de recrutement Robert Half.

Un pays pourrait toutefois inspirer les patrons et décideurs français : les Pays-Bas. Positionné en tête sur de nombreux sujets, le pays arrivait déjà premier de l’indicateur « travail-vie » de l’OCDE en 2017. Au sein du pays de la flexisécurité, les salariés et les employeurs recourent très fréquemment au temps partiel : en 2018, le temps partiel concernait 37,2 % de l’emploi total et seulement 14 % en France. Loin d’être cantonné aux emplois non-qualifiés, ce type de contrat est aussi fréquent chez les cadres supérieurs qui pratiquent le 4/5ème. La flexibilité des contrats de travail permet de donner aux salariés la liberté d’organiser leur temps de travail en fonction de leurs obligations

Des populations inégales face à l’empiètement de la vie professionnelle sur la vie personnelle 

Certaines catégories de la population sont particulièrement affectées par les déséquilibres entre leur vie privée et leur vie professionnelle, au premier rang desquelles les jeunes et les cadres.

La génération des « Millenials », peut-être la plus étudiée (et caricaturée), s’illustre généralement dans les enquêtes par leur recherche de sens dans le travail et leur volonté de privilégier leur vie privée à leur vie professionnelle. Une étude BVA pour Domplus indique ainsi qu’ils sont 9 sur 10 à désirer une frontière claire entre vie personnelle et vie professionnelle. Pourtant, 6 jeunes sur 10 déclarent avoir des difficultés à la concrétiser. Ce décalage illustre parfaitement le mal de l’hyperconnexion et les exigences croissantes du monde du travail. Notre étude confirme ces résultats : 60 % des 18-34 ans affirment répondre immédiatement aux appels, mails et SMS à caractère professionnel en dehors des heures de travail, contre seulement 45 % des 35-54 ans.

Les cadres et managers constituent eux-aussi une population naturellement touchée par cette impossible déconnexion. L’étude Malakoff–Médéric-Humanis montre que près de la moitié des managers (47 %) affirment ne pas pouvoir s’empêcher de consulter leurs mails professionnels, même en dehors du travail, contre seulement un peu moins d’un quart des non-managers. 

Les difficultés des cadres à trouver un équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle sont largement documentées. Mais dans certains cas, « l’hypermobilité » et « l’hyperconnexion » renforcent encore le phénomène. Une étude réalisée en 2013 par Ipsos pour l’enseigne hôtelière Pullman sur les grands voyageurs internationaux, met en avant le phénomène du blurring (brouillage en français) dont ces derniers seraient atteints. Le blurring correspond à la « confusion progressive des activités professionnelles et personnelles » et résulte de l’utilisation massive d’outils technologiques à distance. Dans ce cadre, la frontière entre les espaces et moments personnels et ceux consacrés au travail deviennent de plus en plus poreux. Le temps de travail est alors réparti sur l’ensemble du temps disponible, rendant la déconnexion d’autant plus difficile. 

Le télétravail, une solution pour l’équilibre vie pro – vie perso ?

Le télétravail généralisé pendant la crise sanitaire a mis en lumière beaucoup de ces disparités. Contrairement aux travailleurs des secteurs essentiels contraints de continuer à opérer pendant la crise, les « salariés en col blanc » ont pu poursuivre leurs missions depuis leur domicile grâce au travail à distance. Si la pratique du télétravail a pu être perçue comme un privilège, la crise a montré que des inégalités existaient même au sein des télétravailleurs. 

Pour certains foyers cette conversion s’est faite sans encombre, mais de nombreux salariés aux revenus moins élevés ont rencontré des difficultés. Ainsi, 54 % des 18-24 ans ont dû télé-travailler dans une pièce partagée avec d’autres membres de leur foyer. Au total, 43 % des télétravailleurs affirment avoir été perturbés par la promiscuité, ce pourcentage s’élève à 59 % pour les salariés gagnant moins de 1 500€.   

Les parents, et notamment les femmes, ont particulièrement souffert du télétravail imposé pendant la crise. Avec la fermeture des écoles, ériger des barrières entre vie professionnelle et vie familiale s’est avéré être une tâche compliquée. Une enquête Odoxa révèle que 64 % des parents télétravailleurs avec des enfants à charge ont été perturbés par le temps pris par l’organisation de la vie de famille. Les femmes ont ainsi dû faire face à une charge mentale encore plus lourde que celle des hommes pendant la période de confinement et ont eu le sentiment de consacrer plus de temps que leur conjoint à l’aide aux devoirs, aux tâches ménagères ou encore à la préparation des repas.  

Toutefois, malgré les inégalités et l’inconfort pour certaines catégories de population, l’urgence, l’impréparation et les conditions sanitaires ont joué un rôle majeur dans la perception du télétravail par les salariés pendant cette période inédite du confinement. Globalement, le télétravail a été bien accueilli par les salariés et 55 % aimeraient télétravailler plus souvent après le confinement. 


La science en faveur du télétravail ?

Une des rares études sur les bénéfices du télétravail a été publiée dans l’American Sociological Review en 2014 et s’intéressait à l’équilibre vie privée/vie professionnelle. Réalisée sur une période de 6 mois, cette étude reposait sur un échantillon de 700 salariés « hautement qualifiés » du département informatique d’une grande entreprise américaine, dont 25 % d’entre eux travaillaient plus de 50 heures par semaine. L’équipe de recherche a réparti ces salariés au hasard entre deux groupes : les premiers disposaient de davantage de liberté quant au choix du temps et du lieu de travail, et d’un plus grand soutien de la part des managers concernant leurs vie familiales et personnelles. Le groupe témoin voyait lui ses conditions de travail inchangées. Les résultats indiquent une claire amélioration de l’équilibre vie privée/professionnelle des salariés du premier groupe. Les employés originellement les vulnérables aux conflits travail-famille ont été les principaux bénéficiaires de l’intervention et, après 6 mois, les salariés de ce groupe déclaraient réussir à consacrer suffisamment de temps à leur famille, tout en gérant plus efficacement leur charge de travail.

Lire la seconde partie du dossier sur l’équilibre des temps de vie : travail et vie personnelle sont-ils vraiment irréconciliables ?

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