« Pour accepter l’échec, il faut accepter la réussite des autres »

Portrait
Quentin Périnel
Journaliste

Marc Simoncini, Michel-Édouard Leclerc, Anne-Sophie Pic, Mercedes Erra ou encore Teddy Riner…Ils ont tous connu un ou plusieurs échecs dans leur carrière. Des échecs qui leur ont permis d’avancer et d’aller vers des réussites. Tous ont accepté d’en parler à Quentin Périnel, journaliste pour le Figaro, dans un livre intitulé « Et si on parlait plutôt de mes succès ? Comment j’ai traqué les échecs des winners ». 

Pourquoi s’intéresser aux échecs des personnalités ? 

L’échec est un thème dans l’air du temps. Même si le droit à l’échec est encore un peu tabou en France, des langues se délient, des personnalités, comme Marc Simoncini, en parlent de plus en plus. L’échec est un thème qui fait sens pour beaucoup de gens et j’ai trouvé qu’il était sain de s’y intéresser : constater que mêmes les meilleurs se plantent, cela rassure ! Échouer et réussir sont des petites morts, mais un échec peut-être beaucoup plus inspirant et plus riche qu’un succès. Un échec pousse à une remise en question qui peut ensuite engendrer des réussites, tandis que la réussite ne génère souvent que confort et éblouissement devant sa propre personne…

Vous avez interrogé des entrepreneurs, mais aussi des artistes, des philosophes, des sportifs. Pourquoi une telle diversité de profils ? 

J’ai d’abord essayé de respecter une vraie parité hommes-femmes, mais je dois reconnaître que les femmes sollicitées ont plus souvent refusé d’évoquer ce sujet que les hommes. Et ensuite, j’ai voulu une vraie diversité pour avoir des approches différentes par rapport à l’échec. Les écrivains et les artistes ont une approche plus poétique dans une certaine mesure, alors que les entrepreneurs et les chefs d’entreprise ont plus tendance à vouloir raconter un échec qui les met en valeur. Le business est partout, y compris dans l’échec…

Pourquoi l’échec est-il mal vécu d’après vous ? 

On est convaincu que toutes les personnes qui nous entourent sont plus brillantes que nous, plus successful et qu’à côté d’eux, nous ne faisons pas le poids.

Comme dit Charles Pépin, on s’auto-persuade qu’on est nous-mêmes cet échec.

Et il est intéressant d’entendre certaines personnalités qui ont eu une carrière flamboyante être toujours aujourd’hui atteint par le fait qu’elles ont raté l’ENA ou l’agrégation. Toute leur vie, et malgré les réussites, cela leur reste en travers de la gorge. C’est une vision très française de l’échec scolaire des élites !

D’autant plus que l’échec n’est pas toujours uniquement le fruit de nos actions, comme l’évoque plusieurs de vos interlocuteurs…

Oui. Marc Simoncini insiste sur le fait que l’échec arrive parfois à cause de choses indépendantes de notre volonté : c’est le cas en ce moment pour les entrepreneurs du secteur de la restauration ou de l’évènementiel, à cause de la Covid-19. C’est la pire forme d’échec : lorsqu’on est mis devant le fait accompli et qu’on n’y peut rien. Michel-Édouard Leclerc évoque la question du bon timing : l’échec arrive parfois parce qu’on est trop en avance par rapport à l’époque. Marc Levy l’assure aussi : une bonne idée trop tôt est une mauvaise idée.

Avez-vous détecté des points communs entre vos interlocuteurs sur leur vision de l’échec ? 

Tous ont été sincères mais avec des degrés de sincérité maîtrisés. Comme le dit Frédéric Beigbeder, les vrais échecs sont surtout personnels et sentimentaux. Et aucun de mes interlocuteurs n’avait envie d’aller sur ce terrain-là. On a déjà parfois du mal à parler de ces échecs là à nos amis, alors à la presse, encore moins. Un autre point commun réside dans le fait que mes interlocuteurs ont tous évoqué des échecs anciens. Il faut un temps de quarantaine pour couver un échec, le relativiser et en faire le deuil. 

Comment faire évoluer les mentalités autour de l’échec en France ? 

Si l’échec reste globalement mal accepté en France et que les changements de pensée sont toujours longs dans le pays, les frontières bougent.

Aujourd’hui, réussir n’a plus la même signification qu’il y a 50 ans.

La réussite passe par le fait d’avoir un travail qui a du sens, la volonté de faire du bien ou encore de changer les choses. Le modèle de la réussite change, celui de l’échec aussi car les deux sont intimement liés. Pour évoluer, il faut aussi apprendre à accepter la réussite des autres, sans la jalouser. 

Et s’inspirer de la valorisation de l’échec comme aux États-Unis par exemple ? 

La vision de l’échec positif est en effet très valorisée outre-Atlantique. Certains avouent même recruter des profils qui ont connu des échecs, car ils seraient plus armés à affronter les difficultés. Mais cette valorisation tient aussi à une culture du storytelling très forte, qui malgré tout a aussi ses failles. Il ne faut pas être dupe. 

Le cofondateur de Doctissimo, Laurent Alexandre, estime qu’être en situation d’échec est plus complexe aujourd’hui avec l’impact des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle. Qu’en pensez-vous ? 

Aujourd’hui, la sur-présence médiatique sur les réseaux sociaux accentue la comparaison entre les individus. On voit la vie des autres défiler, y compris et surtout leurs succès. C’est un réceptacle à regret et à frustration. Soit on a le détachement pour passer outre, soit effectivement, on vit mal ses éventuels échecs en comparaison avec les pseudos-réussites des autres. 

PERINEL_ Et si on parlait plutôt de mes succès

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