Le digital signe-t-il le retour du taylorisme ?

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L’essor du digital et les transformations induites par les technologies comme l’intelligence artificielle replacent au cœur de l’actualité le taylorisme et ses principes. Si cette thèse peut paraître provocatrice, elle apparaît néanmoins comme à prendre en compte dans la gestion des entreprises et l’avenir des métiers. Assiste-t-on à l’émergence d’un néo-taylorisme digital ? Analyse.

Les images du travail à la chaîne étalées sur grand écran dans Les Temps modernes de Charlie Chaplin sont connues de tous. Si on résume souvent le taylorisme, porté par l’ingénieur américain Frederick Winslow Taylor au début du 20e siècle, à cette division du travail horizontale, le cœur de cette méthode réside ailleurs, selon Charles-Henri Besseyre des Horts, Professeur Émérite à HEC Paris et Consultant. « Pour la première fois dans l’histoire de l’industrie, on distingue ceux qui conçoivent et pensent et ceux qui exécutent et réalisent », explique-t-il.

« Avant d’être horizontale, la division du travail est verticale. »

À l’heure du digital et avec l’arrivée des nouvelles technologies, cette segmentation du travail apparaît de manière différente. Il y a d’un côté les concepteurs de nouveaux modèles d’affaires et de l’autre les producteurs qui sont là pour les déployer. Bien souvent, ces derniers sont des travailleurs indépendants placés dans une position d’exécution de tâches. Comme dans une vision taylorienne.

Dans l’économie des plateformes web, cette répartition du travail est flagrante : d’un côté, les experts de la tech (ingénieurs, développeurs etc.) en mesure de concevoir une plateforme et des algorithmes pour la firme de la Silicon Valley et de l’autre, les travailleurs du clic au service des géants de l’Internet mondial. Leur prestation consiste à réaliser sur un temps très court un maximum d’opérations. Cette organisation du travail, morcelée, découpée en petites tâches faciles à exécuter pour augmenter la productivité, n’est pas sans rappeler le Taylorisme.

 

Les géants du web appliquent les méthodes du taylorisme en morcelant les tâche des travailleurs du clic.

Le taylorisme digital : une nouvelle méthode de contrôle

A cela s’ajoute le fait, selon Charles-Henri Besseyre des Horts, que « l’usage du digital induit une possibilité d’observer et de surveiller le salarié avec des indicateurs de mesure et de performance très fins ». Une conception partagée par Aurélie Dudezert, professeur des universités et auteure de La transformation digitale des entreprises. Pour elle, « l’introduction des outils digitaux remet en question le rapport autonomie/contrôle établi entre le salarié et l’entreprise dans la doctrine classique taylorienne du command and control ».

Dans ce domaine, l’intelligence artificielle accentue le phénomène en réalisant avec plus de précision, d’analyse et d’efficacité certaines tâches dévolues à l’homme jusqu’ici. Le collaborateur se trouve alors en position inférieure et dépourvu de ses missions. Jusqu’à la disparition complète de son métier ?

Charles-Henri Besseyre des Horts préconise la mise en place de gardes fous tant politiques à l’échelle nationale que dans les entreprises par les DRH. « Si les tâches d’analyse du métier de radiologue par exemple peuvent être faites par l’IA, rien ne pourra jamais remplacer la relation humaine, souligne-t-il. Un robot ne pourra jamais annoncer un cancer comme un homme avec une expérience émotionnelle forte ». Et pour cause : si, à l’époque de Taylor l’industrie était prédominante, notre société évolue de plus en plus vers une économie de services, qui voit croître les interactions entre les personnes et la nécessité d’un relationnel client plus fort.

Le digital, une technique de plus un service du taylorisme ?

Pour autant, selon Frantz Gault, fondateur associé de LBMG Worklabs et conférencier sur le sens du travail, « le digital n’est qu’une méthode supplémentaire, car nous ne sommes jamais vraiment sortis de l’ère du taylorisme ».

Pour preuve, depuis les années 70 se multiplient les initiatives de modèles d’organisation cherchant à contrer le modèle taylorien, comme le lean management, les méthodes agiles ou l’entreprise libérée. « Toutes se superposent toujours au modèle taylorien, sans jamais le détruire, pour la simple et bonne raison que nous n’avons pas trouvé de méthodes pour produire des millions de voitures par jour autrement qu’avec le taylorisme. Et pour l’heure, le digital ne le fait toujours pas non plus ».

Le digital, un gain de productivité pour les entreprises

L’arrivée de l’outil digital apparaît d’ailleurs comme un véritable atout pour les entreprises et leurs salariés. Les collaborateurs ont pour autant gagné en liberté dans la gestion de leur temps et de leur espace et ne sont plus tenus par des horaires figés.

Selon Charles-Henri Besseyre des Horts, « dès qu’on donne la possibilité aux salariés de penser le travail, de prendre plus de responsabilités, on avance vers un système anti-taylorien ».

L’organisation induite par le digital privilégie la collaboration transverse entre les services, la communication horizontale plutôt qu’uniquement verticale, et encourage la polyvalence des collaborateurs. Ce rapprochement interne facilite le partage de compétences et bénéficie à l’entreprise grâce à d’importants gains de productivité et une meilleure cohésion entre les collaborateurs. Ainsi, Tesla propose un nouvelle méthode de production – le teslisme – qui privilégie une connexion forte entre les collaborateurs, le produit fabriqué et les machines.

Dans les centres de contact, par exemple, l’arrivée d’outils digitaux permettent aux entreprises de se tourner vers des chatbots ou de l’intelligence artificielle pour répondre aux questions à faible valeur ajoutée. De leur côté, les téléconseillers montent en compétence et traitent des cas à plus forte valeur ajoutée et résolvent les cas les plus difficiles.

Dans le domaine du recrutement aussi, le recours à des chatbots, comme Randy développé par Randstad, permet de fluidifier le parcours de recrutement et a des avantages importants tant pour l’entreprise que pour le candidat en termes de gain de temps.

Randy, le chatbot développé par Randstad, permet de fluidifier le parcours de recrutement.

Redistribuer le pouvoir en entreprise pour rompre avec le néo-taylorisme

Pour Frantz Gault, il existe aujourd’hui une forme d’injonction paradoxale dans les organisations à vouloir tendre vers des modèles différents, tout en conversant des modes de pensées traditionnels. « On demande à un manager d’être plutôt un animateur de communautés agiles, un coach, explique-t-il. Et en même temps, dès qu’il faut supprimer des postes ou attribuer des augmentations, c’est lui qui doit décider et rendre la casquette de décideur ».

Pour lui, il faut inverser la manière de penser basée sur la hiérarchie et opter pour une vision plus démocratique de l’entreprise. Mais la question est d’ordre politique et touche à la responsabilité des entreprises confrontées aux bouleversements numériques, environnementaux et à des générations qui se tournent de plus en plus vers une économie plus écologique. Pour Aurélie Dudezert, « cette question de répartition du travail évoluera sous l’effet des salariés eux-mêmes et de leurs préoccupations nouvelles ».

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