Interview

Regards croisés sur la compétitivité de l'économie française

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Portrait
François Béharel & Laurent Bigorgne
Président Groupe Randstad France Membre du Conseil d'Administration du Groupe Randstad Holding & Directeur Institut Montaigne

Le redressement de la compétitivité de l’économie française est une priorité partagée par les dirigeants politiques et les chefs d’entreprise.
Des chefs d’entreprise qui ont de longue date tiré la sonnette d’alarme sur le recul de la compétitivité du « site France ».
Cette dégradation, loin d’être théorique, se lit notamment dans le déficit persistant de notre balance des comptes courants.
Auprès du grand public en revanche, c’est l’industrie qui tient lieu de thermomètre de l’attractivité de l’Hexagone.
A cet égard, la chronique médiatique, ces vingt dernières années, des fermetures d’usine témoignerait de la désindustrialisation du pays, et donc de son manque de compétitivité. Est-ce pour autant le cas ?
Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne, et François Béharel, président du groupe Randstad France, livrent leur point de vue dans re.sources.

 

Quel diagnostic établissez-vous sur la santé actuelle de l’industrie française ?

François Béharel : La situation conjoncturelle est contrastée. Après un début d’année encourageant, le climat des affaires et l’industrie signalent un ralentissement depuis le deuxième trimestre. Une bonne nouvelle cependant : depuis  janvier, les ventes des constructeurs automobiles sont à la hausse. Une donnée importante car l’automobile représente une part prépondérante de notre industrie, avec un effet d’entraînement sur le reste de l’économie. Pourtant, impossible de prédire de quel côté penchera la balance en fin d’année tant les paramètres en jeu peuvent donner cours à des scénarii contradictoires. L’accélération du rythme des réformes promises en France, l’annonce par le nouveau président de la Commission européenne d’un plan de relance de 300 milliards d’euros et la vigueur de la reprise dans la Péninsule ibérique sont autant de leviers dont l’industrie française pourrait tirer parti. A l’inverse, l’Italie est de nouveau en récession et l’Allemagne, dont le PIB a reculé d’avril à juin, semble à son tour rattrapée par la crise. Dans ce contexte dominé par les incertitudes, seule une croissance plus vigoureuse pourrait permettre à l’industrie française de retrouver son niveau d’activité d’avant-crise. L’Allemagne, elle, l’a retrouvé dès 2011.

 

Quel rôle l’industrie joue-t-elle dans la compétitivité de notre économie ?  

Laurent Bigorgne : L’industrie est un indicateur de santé important pour l’économie française. Rappelons-nous que les premiers conflits qui ont suivi le choc de 1974 et la sortie des « Trente Glorieuse » ont eu lieu dans des terres de mono-industrie, particulièrement dans le quart nord-est de la France. On dépasse de loin la sphère économique, puisque la plupart de ces territoires ne se sont pas complètement remis, loin de là, 40 ans plus tard, de cette première vague de désindustrialisation : ils concentrent d’importantes difficultés économiques, sociales et politiques. Sur la période 1980-2007, l’industrie française est passée de 5,3 à 3,4 millions d’emplois, soit une baisse de 36 %. La part de l’industrie dans l’emploi total a reculé de 11 points (passant de 24 % à 13 %). Ce recul peut s’expliquer en partie par des gains de productivité dans le secteur industriel et le rôle de plus en plus fort joué par les services dans l’activité industrielle, mais il renvoie également à la sévère dégradation de la situation française dans les échanges internationaux et intra-communautaires. L’effondrement de l’appareil productif français et la chute de la part de notre pays dans les échanges internationaux et européens sont concomitants.

 

Quels sont les ressorts de la compétitivité de l’industrie ?

F.B : Qu’il s’agisse de compétitivité-coût ou hors coût, l’industrie en France est en butte à des freins structurels puissants, qui l’empêchent de se battre à armes égales avec ses concurrents. Ainsi, depuis 2000, le coût unitaire du travail en France a augmenté de 30 %. L’Allemagne, fortement positionnée sur le haut de gamme, enregistre une hausse de 10 %. Cela n’est pas anodin alors que notre industrie est souvent en compétition avec l’industrie allemande sur les marchés à l’étranger. Autre exemple pour illustrer la divergence de compétitivité de nos deux pays : le dialogue social. Le modèle allemand d’économie sociale de marché repose sur une culture du compromis, les relations sociales en France demeurent conflictuelles. Or, l’industrie, plus que tout autre secteur, est soumise à la concurrence internationale et aux retournements de la conjoncture. Ce qui suppose de la flexibilité et un dialogue social de qualité, apaisé.

 

Quels doivent être les objectifs d’une politique industrielle moderne ?

L.B : La situation de l’économie française est difficile : augmentation du taux de chômage déjà très supérieur à celui des grands pays d’Europe, déficits sociaux et des collectivités publics à peine maîtrisés, effondrement de notre place dans les échanges internationaux, départ de certaines de nos grandes entreprises ou de leurs centres de décision… Il en va de même d’indicateurs de long terme : faibles performances relatives de la France dans l’éducation, l’enseignement supérieur, la formation professionnelle, dépenses de R&D stagnantes dans le secteur privé, etc. La France a connu de très belles aventures industrielles (énergie, transports, automobile, chimie…), dont on se demande si elle serait capable de les conduire à nouveau aujourd’hui. Une politique industrielle moderne doit privilégier la qualification pour protéger les salariés plutôt que d’échouer à protéger leurs emplois coûte que coûte, la recherche et la compétitivité coût (d’où l’enjeu d’une énergie la moins chère possible). Et bien sûr trouver les équilibres entre développement de nouvelles activités industrielles et environnement sans que des normes sans cesse changeantes et inadaptées ne viennent bloquer les investissements et l’emploi.

 

Vous paraît-il pertinent d’opposer l’industrie aux services ?

F.B : De moins en moins au fur et à mesure que s’estompe la frontière entre les deux secteurs. Deux chiffres illustrent cette tendance : près de neuf entreprises industrielles sur dix vendent aussi des services et un quart d’entre elles ne vend que des services. L’industrie a de plus en plus recours aux services dans ses consommations intermédiaires. Mais au-delà de ces explications classiques, l’industrie est en passe de changer de nature. Elle sera toujours caractérisée par la production de masse, les économies d’échelle et le progrès technique, mais appliqués à des biens immatériels. Cette tendance de fond permet de mieux appréhender le processus de désindustrialisation. Car si ce dernier s’explique d’abord par les formidables gains de productivité, et ensuite par l’externalisation, il traduit aussi la dématérialisation croissante de notre économie. Et dans cette nouvelle compétition, nos industries ont de très beaux atouts à faire valoir.

 

L’industrie a-t-elle toujours un avenir en France ?

L.B : Bien sûr, la France dispose de formidables atouts pour rester un grand pays industriel. Prenons l’exemple du gaz et des huiles de schiste… Certaines voix avancent que l’est du Bassin parisien pourrait contenir jusqu’à 20% ou même un peu plus de la consommation française de pétrole pour les 30 prochaines années – sans parler du gaz. Mais notre pays a pris une loi en 2011 qui non seulement interdit l’exploitation, mais ferme la porte à toute exploration de notre sous-sol. Rappelons-nous pourtant des effets de long terme de l’exploitation du gaz de Lacq sur les formidables réussites industrielles du quart Sud-Ouest de notre pays. Si on ne veut pas continuer de voir se dégrader la situation de l’industrie française, notamment dans le domaine de la pétrochimie, il est urgent de prendre des mesures audacieuses pour évaluer le potentiel en gaz et en huiles de schiste de nos sous-sols. Si tous ceux qui prétendent qu’il est faible, sans aucune étude ni preuve, ont raison, nous saurons que ne pouvons pas compter sur cette ressource. S’ils ont tort, ce sera le début d’une nouvelle aventure industrielle pour notre pays. C’est le type de défi que nous avons sans cesse relevé par le passé.

 

Si vous deviez prendre une seule mesure pour renforcer la compétitivité de l’économie française, quelle serait-elle ?

F.B : Les maux de l’économie française et les remèdes à apporter sont connus de longue date : de nombreux rapports les ont détaillés par le menu. Il ne reste donc plus qu’une seule mesure à prendre : passer de la parole aux actes. La réduction massive des dépenses publiques, la simplification du millefeuille territorial, la baisse des charges pour les entreprises doivent, pour ne citer que quelques exemples, être mises en œuvre sans plus tarder. L’enjeu est de combler durablement notre déficit  de compétitivité, condition sine qua non à une relance de l’économie.

L.B : Il faut une mobilisation politique forte afin d’assurer un meilleur fonctionnement de l’apprentissage et de la formation professionnelle. L’apprentissage, tout d’abord, c’est l’assurance que certains secteurs en tension pourront recruter parmi un vivier important de jeunes, bien qualifiés et prêts à évoluer en entreprise. L’apprentissage avant l’enseignement supérieur diminue très fortement depuis deux ans. Il faut comprendre pourquoi et concentrer nos efforts sur des mesures de simplification et d’allègement de coût. S’agissant de la formation professionnelle, ses nombreux dysfonctionnements expliquent une part importante des difficultés de notre marché du travail. Elle doit offrir la flexibilité nécessaire à l’évolution des entreprises.

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Précisions sur la datavisualisation :
D’après la définition de la Banque mondiale, la balance du compte courant mesure la somme des exportations nettes de biens, de services, de revenus nets et de transferts nets courants. Cet indicateur, bien que complexe, peut aider à apprécier la place d’une économie dans les échanges internationaux et donc sa compétitivité. Ainsi, un déficit de la balance du compte courant qui résulterait d’un excédent des importations par rapport aux exportations peut signaler le manque de compétitivité d’un pays. Pour en savoir plus, consultez ce document du Fonds monétaire international.

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