Les fondements du techno-enthousiasme et du techno-scepticisme

La réalité virtuelle apparaît

Notre enquête annuelle pose une question volontairement vague : « pensez-vous que l’importance croissante de la technologie sur votre travail représente une opportunité ? ». Cette question porte indifféremment sur l’emploi ou le travail. L’appréciation des sondés peut se rapporter au quotidien (la technologie rend mon travail plus intéressant, moins pénible, plus productif…) ou à l’avenir (la place croissante prise par la technologie dans mon travail améliore les perspectives de mon emploi ou de mon employabilité).

De façon générale, on peut estimer que cette question donne un bon aperçu de l’optimisme individuel des travailleurs face au numérique.

Premier enseignement : malgré les nombreuses alertes sur l’impact du digital et de l’innovation sur l’emploi (souvent exagérées[1]), 74% des travailleurs interrogés estiment que la « technologie » est une chance pour eux.

Deuxième enseignement néanmoins : cet enthousiasme est assez inégalement réparti.

Parmi les pays les plus « techno-optimistes », on trouve bien sûr des candidats attendus : Chine, Inde, Hong-Kong, Singapour, Malaisie. Mais pointent également dans le peloton de tête des pays en fort développement, dont l’industrie est moins évidemment marquée par le digital (Brésil -87%-, Argentine -86%-, Mexique -90%-, Turquie -86%). De façon plus surprenante peut-être, on note la présence de pays européens (Italie -80%-, Espagne -78% par exemple) plus connus pour leur chômage structurel fort que pour la force de leur industrie numérique.

Au milieu du classement se trouvent les économies à la fois les plus prospères et les plus digitalisées, avec un faible niveau de chômage (Etats-Unis, Canada, Australie, Pays Nordiques notamment).

Enfin, en queue de classement, outre la France, on compte des pays de plein emploi marqués par une industrie plus « traditionnelle » (quoiqu’extrêmement innovante), comme l’Allemagne, l’Autriche ou la Suisse (qui, on l’oublie souvent, possède outre des banques des grands champions industriels et un système unique d’apprentissage[2]).

  • Les pays plus enthousiastes semblent d’abord être ceux qui vivent au quotidien, depuis des années, les conséquences positives sur leur emploi et leur économie de la révolution digitale : les Chinois, les Indiens, les pays du Sud-Est par exemple. Difficile de ne pas croiser ces résultats avec la croissance moyenne de ces économies lors de la dernière décennie. Et si les pays confiants dans l’avenir technologique étaient tout simplement les « gagnants » de la mondialisation numérique ? Une étude récente du Boston Consulting Group estime qu’à la différence des économies occidentales plus développées (voir ci-dessous), la croissance économique bénéficie dans les pays d’Asie du Sud-Est à l’ensemble de la population. Certes, comme le montrent les projections 2017-2030 ci-dessous, ce sont les classes moyennes supérieures (affluent consumers) qui devraient croître le plus rapidement possible. Mais la pauvreté devrait diminuer dans des proportions très importantes.

Surtout, on note dans ces pays une propension à mobiliser les outils digitaux extrêmement forte, peu importe les lieux de résidence ou le niveau socio-économique. Comme l’indique le tableau ci-dessous, en Thaïlande, que l’on soit habitant de Bangkok ou de zones rurales, le rapport entre digital et consommation est presque similaire. On est loin ici des fractures numériques territoriales dénoncées aussi bien en France qu’aux Etats-Unis.

Ces clés d’interprétation n’expliquent néanmoins pas la présence du Portugal, de la Grèce ou encore de l’Espagne en haut du classement. On peut alors faire l’hypothèse complémentaire suivante : l’ « optimisme technologique » pourrait aussi relever d’une stratégie de survie. Il s’agit d’économies qui ont brutalement décroché faute d’adaptation à ces nouvelles réalités économiques : on peut penser à l’Espagne, dont la grande dépendance à l’industrie du BTP[3] a été révélée par la crise de 2008-2009. Cette hypothèse est confirmée par une autre statistique du Randstad Workmonitor. C’est dans ces pays peu digitalisés et confrontés à un chômage endémique que le sentiment d’urgence face aux besoins de formation est le plus fort.

Les férus de technologie seraient donc ceux qui en vivent et ceux qui ont une conscience aiguë des conséquences d’un retard technologique sur l’emploi.

  • La position médiane des Etats-Unis (73%), ainsi que du Canada (74%) interroge. Ce classement du pays inventeur de Google, Facebook ou Amazon aurait même semblé totalement contre-intuitif avant l’élection de Donald Trump, qui a révélé la profonde fracture idéologique, digitale et économique[4] au sein du pays. On sait désormais que les fruits de la révolution digitale sont, aux Etats-Unis plus encore qu’ailleurs, très inéquitablement répartis[5]. Parmi les travailleurs peu et moyennement qualifiés de l’industrie et de la construction américaine, le pourcentage de techno-optimistes chute d’ailleurs à 58%. Cette relative défiance a quelques fondements objectifs, quand on sait que le niveau de revenu de 90% de la population[6] de la Silicon Valley a baissé depuis les débuts de la révolution numérique… Et si le résultat décevant des pays les plus « matures » sur le plan numérique, premiers à adopter internet, était aussi la conséquence des promesses non tenues de la révolution digitale ?
  • Enfin, de façon moins surprenante, on note en bas du classement, la présence de pays que l’on appelait hier « industrialisés » et qui s’inquiètent justement d’évolutions peu compatibles avec leur tissu d’emplois actuels. En France, seule la moitié des travailleurs peu et moyennement qualifiés, tous secteurs confondus, voient le numérique d’un bon œil, ce qui place la France parmi les pays les plus pessimistes au monde (juste devant le Japon, qui est un cas particulier plus difficile à expliquer).

De façon générale, l’ensemble de ces résultats confirme largement la dynamique de digitalisation repérée par la Harvard Business Review sur la période antérieure 2008-2013 : à côté d’un « ventre mou » de pays fortement digitalisés mais avec une dynamique faible, on notait dans cette étude une très forte propension à la transition numérique parmi des pays certes moins avancés, mais engagés dans une rapide course de rattrapage. Les pays européens les plus riches en revanche souffraient déjà d’une forme de passivité face au numérique. Le Randstad Monitor de 2018 montre que cette tendance est bien ancrée.

Ces dynamiques ont-elles une chance de s’inverser ? La formation peut-elle réconcilier les salariés avec le numérique ? La réponse dans la deuxième partie de notre enquête : la formation au numérique et la tentation du bouc-émissaire

Vous pouvez retrouver l’intégralité du dossier ici

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Sources externes :

[1] « L’effet de l’automatisation sur l’emploi : ce qu’on sait et ce qu’on ignore »,  France Stratégie, juillet 2016, n°49, https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/na-49-automatisation-emploi.pdf

[2] https://www.entreprendre.fr/industrie-et-si-on-imitait-la-suisse,Entreprendre, 1er décembre 2015

[3] « Espagne : le bâtiment redémarre », Le Figaro, 8 décembre 2014,  http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/12/08/97002-20141208FILWWW00041-espagne-le-batiment-redemarre.php

[4] « Digital Divide Is Wider Than We Think, Study Says », Steve Lohr, The New York Times, 4 décembre 2018, https://www.nytimes.com/2018/12/04/technology/digital-divide-us-fcc-microsoft.html

[5] « Tech Is Splitting the U.S. Work Force in Two – A small group of well-educated professionals enjoys rising wages, while most workers toil in low-wage jobs with few chances to advance. », Eduardo Porter, The New York Times, 4 février 2019, https://www.nytimes.com/2019/02/04/business/economy/productivity-inequality-wages.html

[6] « Inequality in Silicon Valley is getting worse: Wages are down for everyone but the top 10 percent – In America’s tech capital, the rich are getting richer and the poor are getting poorer, Shirin Ghaffary, Recode, 13 octobre 2018, https://www.recode.net/2018/10/13/17953004/wages-workers-silicon-valley-income-inequality

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