« c’est la faute au patron! » : la formation au numérique et la tentation du bouc-émissaire

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Rappelons  la première conclusion de l’enquête. Deux facteurs semblent jouer en faveur d’un « techno-optimisme » : le rôle positif du numérique sur l’économie du pays et la croissance économique, d’une part, le sentiment d’urgence économique, de l’autre. Poursuivons l’analyse des résultats de l’enquête : les travailleurs des pays les plus techno-optimistes sont aussi ceux qui répondent positivement à la question « je pense que l’automatisation, les robots et l’intelligence artificielle auront un impact positif sur mon travail dans les 5-10 prochaines années ».

De façon un peu inquiétante pour les pays en bas du classement, comme la France, on voit ainsi comment des cercles vertueux et vicieux peuvent se mettre en place : la peur du numérique créerait une réaction de « défense » psychologique, empêchant par la-même les individus de sentir la nécessité de se lancer dans un MOOC, un cursus de formation ou d’avoir simplement la curiosité de s’informer sur les possibilités ouvertes par les nouvelles technologies.

L’école et les patrons : responsables ou boucs-émissaires ?

Il est tentant face à ces résultats de mettre le système de formation initiale et professionnelle en accusation.

Comme le montre le tableau ci-dessus, il y a bien en première analyse une corrélation positive entre performances reconnues du système scolaire à former au numérique et rapport optimiste à la technologie. Le haut du classement est occupé par les pays dotés d’un système éducatif très tourné vers les nouvelles technologies (à l’exception du Japon qui affiche dans toute cette enquête un pessimisme à toute épreuve) et qui étaient également optimistes sur la transformation technologique. Pourtant lorsque l’on regarde de plus près, on note en réalité des situations assez contrastées.

Pour préciser l’analyse, nous avons calculé le différentiel de réponses positives entre la question portant sur l’optimisme technologique et celle sur les performances du système éducatif.

A gauche, nous avons placé les pays dans lesquels existe un grand écart positif entre optimisme technologique et les capacités du système éducatif à fournir les compétences nécessaires. En Argentine, en Italie, en Grèce, en Turquie, en Chine, au Brésil, en Inde notamment, l’optimisme digital surpasse de beaucoup les performances perçues du système éducatif. En d’autres termes, les personnes interrogées nous disent : « malgré les carences de l’école sur le numérique, je reste optimiste (pour moi) ». A droite au contraire se trouvent les pays qui reconnaissent la qualité des formations au numérique, mais continuent d’être inquiets pour eux-mêmes. Peut-être les salariés de ces pays (Grande-Bretagne, Pays-Bas, Suède, etc.) estiment-ils n’avoir pas bénéficié dans leurs propres études des bonnes formations et ont-ils peur de la concurrence de nouvelles générations mieux formées ? ou ces pays paient-ils l’absence d’impact positif de ces transformations sur l’emploi en général (voir ci-dessus) ?

 

De manière générale, une conclusion s’impose : le lien entre système éducatif et appétence au changement technologique est loin d’être évident dans un nombre très important de pays. C’est finalement une demi-surprise, lorsque l’on sait que, peu importe la qualité du système éducatif, ce dernier s’avèrera de toutes les manières incapables d’anticiper les évolutions du travail de demain ? L’institut pour le futur de Palo Alto estime en effet que 85% des emplois de 2030 n’existent pas encore aujourd’hui[1]… Mais ceux qui les occuperont sont, eux, déjà au lycée…

Les Français : un rapport pathologique à leurs patrons ?

Admettons donc qu’il faille chercher ailleurs qu’à l’école les raisons d’espérer un rattrapage des carences numériques. C’est naturellement vers le monde du travail que nous nous tournons. Si la formation initiale ne peut être d’un véritable secours, la formation continue devrait prendre le relais. Voici en tous cas ce que penserait un salarié français typique… un point de vue partagé à des degrés très divers.

Certes dans les 34 pays du panel, il s’agit d’une conviction largement partagée par les salariés, puisque, comme l’indique le tableau ci-dessus, 76% des répondants estiment qu’il est de la responsabilité de leur employeur de leur donner accès à des formations sur le numérique.

Mais certains pays se distinguent clairement. En tête et au coude à coude des pays dans lesquels on estime « qu’il est de la responsabilité de l’employeur de fournir aux salariés les compétences numériques, on trouve d’abord la très étatique Chine, puis la France. Les Français, nous l’avons vu, semblent à la fois moins techno-optimistes que la moyenne et ne donnent pas l’impression d’être particulièrement sous pression à ce sujet (voir tableau xx ci-dessus). En revanche, ils sont presque les premiers à estimer que leur employeur devrait être considéré, le cas échéant, comme le premier responsable de la mise à jour de leurs compétences. La loi leur donne d’ailleurs raison, l’article L.6321-1 du Code du travail disposant ainsi que :

« L’employeur assure l’adaptation des salariés à leur poste de travail.  Il veille au maintien de leur capacité à occuper un emploi, au regard notamment de l’évolution des emplois, des technologies et des organisations. (…) Les actions de formation mises en œuvre à ces fins sont prévues, le cas échéant, par [un] plan de développement des compétences ».

Au titre de cette obligation de formation, est dénué de cause réelle et sérieuse le licenciement pour insuffisance professionnelle d’un salarié n’ayant pas reçu la formation nécessaire à son nouveau poste[2].

La loi est donc du côté des salariés français insuffisamment formés… Mais est-ce bien suffisant ? L’enquête Randstad nous révèle en effet hélas que l’attente des Français est souvent déçue.

Seuls 37% des salariés français indiquent en effet que leurs employeurs les forment aux enjeux technologiques les plus brûlants des années à venir (conséquences de l’intelligence artificielle ou du « machine learning »)… Si l’on croise ce chiffre avec le précédent, on peut douter de la formation effective des 63% restants !

Ces chiffres rappellent surtout à quel point le rapport des salariés français à leurs employeurs et à leur direction des ressources humaines ou de la formation est complexe, entre désirs d’autonomie et volonté d’être préparés et protégés face aux évolutions du marché du travail. N’est-il pas risqué de tout attendre d’un employeur qui est lui-même potentiellement en passe d’être « ubérisé », pour reprendre un terme à la mode ?

Le CPF : le tournant dont la France a besoin ?

On ne peut cependant pas reprocher au législateur français d’ignorer ce problème. Depuis plusieurs années, une tendance forte à la personnalisation des dispositifs de formation est à l’œuvre. 2019 marque de ce point de vue une vraie rupture. Chaque travailleur français cumule désormais annuellement 500 euros sur son compte personnel de formation (800 euros pour les salariés les moins qualifiés), avec des plafonds respectivement à 5 000 et 8 000 euros. Dès octobre, une application numérique facilement accessible donnera la possibilité aux travailleurs de choisir eux-même leur parcours de formation et de piloter leur stratégie de montée en compétences. A ce dispositif s‘ajoute le grand plan d’investissement de 15 milliards d’euros dédiés à la formation des demandeurs d’emploi et des jeunes les moins armés (Plan d’investissement dans les compétences). Clairement, le gouvernement a décidé de couper le cordon entre la formation, les travailleurs français et leurs employeurs : il est temps de passer à l’âge adulte.

Quelles pistes pour l’avenir ?

Les théories du développement, comme celles de l’économiste indien Amartya Sen, insistent sur l’importance de donner à tous les individus les moyens réels d’accéder à l’autonomie. Ces moyens ne sont jamais seulement des moyens financiers ou des droits. Il faut aussi que les individus aient l’idée, la volonté et l’envie de s’en saisir.

C’est l’un des enseignements de notre étude : l’entrée dans un cercle vertueux de la formation aux enjeux du numérique ne dépend pas uniquement de la qualité des institutions publiques ou privées qui en sont les spécialistes. L’optimisme et la confiance des travailleurs jouent un rôle déterminant, sans lequel il est peu probable qu’un pays devienne en pointe des évolutions du travail à venir. Les geeks de ce point de vue nous donnent l’exemple : si les écoles de formation aux techniques de Code se multiplient, elles reposent généralement sur des pédagogies qui laissent une place prépondérante à l’autonomie ; surtout, les premiers codeurs n’ont pas attendu l’école ou un employeur pour maîtriser les complexités du langage informatique, et ne cessent jamais, tout au long de leur vie professionnelle, de se former, d’apprendre sur le tas, de partager les bonnes pratiques au sein de leurs communautés.

Pour un pays comme la France, les actions à mener sont donc de plusieurs natures :

  • L’évolution des modes de financement et d’accès à la formation (CPF, Plan d’investissement compétences), de même que l’entrée en force du numérique dans les programmes du lycée (spécialité « numérique et sciences informatiques » dans le nouveau baccalauréat), vont dans la bonne direction. Reste à évaluer, notamment dans le cadre du nouveau CPF, la capacité de tous les individus, notamment les moins diplômés, à se saisir de ces opportunités. Dans le cas contraire, des programmes d’accompagnement spécifiques devront impérativement être mis en place pour ne pas continuer à accroître la fracture numérique, composante décisive des fractures sociales, économiques et territoriales.
  • Les entreprises gardent dans cet univers un rôle clef. Mais leur responsabilité dans les actions de formation évolue. Elles doivent apprendre à davantage anticiper qu’à réagir face aux grandes transformations du travail. Combien d’entreprises se trouvent contraintes d’adopter des nouvelles technologies et des outils plus innovants face à la pression de leurs salariés, mieux équipés en dehors qu’en dedans ? De même, leur rôle n’est plus de protéger les salariés face aux révolutions extérieures, mais de les inciter à les comprendre et à faire avec. Beaucoup d’entreprises commencent ainsi à substituer aux formations maison des expéditions externes, plus enrichissantes.

Retrouver la première partie de notre enquête sur les fondements du techno-enthousiasme mondial face à des Français plus sceptiques.

Lire l’intégralité du dossier 

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Sources externes :

[1] “Emerging technologies’ impact on society & work in 2030”, Dell Technologies & Institute for the Future (IFTF), 2017, https://www.delltechnologies.com/content/dam/delltechnologies/assets/perspectives/2030/pdf/SR1940_IFTFforDellTechnologies_Human-Machine_070517_readerhigh-res.pdf

[2] Cour de Cassation, Chambre sociale, 12 mars 1992, 90-46.029 https://www.legifrance.gouv.fr/affichJuriJudi.do?idTexte=JURITEXT000007152579

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