Interview

"Nous devons reconsidérer la notion de travail"

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Portrait
Henri Isaac
Président de Rennaissance Numérique, Vice-Président de l'Université Paris-Dauphine

La question du travail à l’ère digitale est plus que jamais sur toutes les lèvres.
Une note rédigée par le think tank Renaissance Numérique fait le point sur le devenir du travail, pose des questions et dessine des pistes pour revoir les principaux outils de la protection sociale du salariat.
Le DataLab Emploi a recueilli les propos de son auteur, Henri Isaac, Président de Renaissance Numérique et également vice-président de l’Université Paris-Dauphine.

 

Les impacts du numérique sur le travail sont très vastes, et on ne les mesure sans doute pas encore très bien. Toutefois, si vous deviez en citer quatre, quels seraient-ils ?

Le premier fait saillant est l’extension de la logique de co-production entre le client et l’entreprise, ne serait-ce qu’au travers des données générées par le client qui sont utilisées par les plateformes. Les services sont le résultat d’une co-production. Le numérique généralise cette logique et va plus loin encore en généralisant le travail du client. Le second est l’ubiquité et l’émergence de nouveaux lieux dédiés au travail. Le troisième concerne les nouvelles formes d’organisation du travail qui combinent humains, ressources symboliques, et algorithmes. Enfin, le quatrième consiste en l’émergence de forme de travail ludique, parfois appelée “playbor” ou “weisure”, des formes spécifiques du “digital labor”.

 

En France, l’emploi salarié reste prédominant. A quoi ressemblera un travailleur dans 10 ans ? Comment favoriser les parcours entre le salariat et les nouvelles formes de travail que vous décrivez ?

Je ne crois pas à l’effondrement du salariat dans la décennie mais plutôt à sa diminution lente et progressive au profit de la multi-activité. Plutôt que d’opposer les différents statuts nous devrions les rendre compatibles. Il faudrait par exemple reconnaître la multi-activité comme normale et la mono-activité comme un cas spécifique. Dès lors, le fait de pouvoir combiner différents statuts ne serait pas considérer comme un problème mais la base du système.

 

En quoi l’économie des services modifie les mécanismes de création de la valeur ?

Les services nécessitent une participation du client à la réalisation de la prestation de service. Celle-ci peut aller jusqu’à déléguer la réalisation de la prestation au client lui-même, c’est la logique du self-service très présente depuis des décennies. Le défi fondamental du point de vue de l’entreprise de service est de concevoir et piloter cette participation du client afin de fournir le bon niveau de service et de profitabilité. Le numérique généralise cette logique.

 

Quel est le rôle du numérique dans le développement de cette économie ?

Le numérique généralise la logique du self-service et plus encore met en capacité le consommateur dans une logique de producteur, comme l’économie collaborative le démontre. Le co-voiturage est bien une prestation de transport produite par un consommateur. La séparation entre producteur et consommateur est de plus en plus une fiction dans de nombreux secteurs économiques.

 

Les mécanismes de la régulation du travail apparaissent aujourd’hui dépassés par les mutations actuelles du travail. Dès lors, quels mécanismes de régulation préconisez-vous ?

Je crois que nous devons reconsidérer de façon assez fondamentale la notion de travail. Il faudrait partir du constat qu’il en existe des formes multiples et variées et que certaines non-marchandes devraient être reconnues car elles produisent de l’utilité sociale, comme le travail associatif très développé en France. Ensuite, je crois qu’il nous faut changer notre horizon temporel sur le travail, le voir sur tout une durée de vie, et le voir comme une succession de temps de formation et d’activités. Tant que l’on ne repensera pas le système de formation des compétences en le concevant comme un vrai système tout au long de la vie, on s’empêchera de permettre aux individus d’exercer différentes activités simultanément et tout au long de leur vie. L’ébauche du Compte Personnel d’Activité (CPA) est une base intéressante, mais très insuffisante en l’état, pour repenser la notion de droits. On devrait réfléchir aux activités non marchandes et leur possibilités d’ouvrir des droits à la formation dans le temps.

 

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