Décryptage

Lumière sur les travailleurs invisibles du Web

Image

Il y a quelques mois, le site d’information TechRepublic publiait un reportage édifiant sur le quotidien des clickworkers*, une population professionnelle méconnue au service du géant américain Amazon. Un cas loin d’être isolé, qui témoigne d’une profonde évolution des pratiques de travail en ligne.

 

« Nous pensons que si vous déléguez les tâches à faible valeur ajoutée, vous pourrez consacrer plus de temps à créer de la valeur. » Derrière cette vision de bon sens, se cache une start-up française propulsée par Microsoft, Foule Factory, qui a fait de l’automatisation des tâches manuelles son modèle économique. 50 000 contributeurs français, inscrits sur le site, mettraient ainsi à disposition leur temps et leurs compétences pour réaliser les projets de clients sensibles à la possibilité de se concentrer sur l’essentiel.

Si les modèles divergent, des dizaines de plateformes de micro-travail de ce type ont vu le jour en France ces dernières années, parmi lesquelles Moolineo, LooNea, Clickit, Toluna ou Mon Opinion Compte. Leur point commun ? Elles mettent en relation des clients et des prestataires pour réaliser des tâches relativement simples (répondre à des sondages, trouver le SIRET et le numéro TVA d’une entreprise, retranscrire des enregistrements audio, etc.) contre une rémunération relativement modique (de quelques centimes à 10 euros par heure en moyenne). Du free-lance « low cost » en somme, pour couvrir un spectre assez large d’interventions comme du traitement de données, de la recherche d’informations, ou de la rédaction-traduction.

Se rémunérant généralement à la commission, ces nouveaux acteurs s’inspirent du phénomène dit d’« ubérisation de l’économie » qui, bien que décrié, gagne chaque jour du terrain dans presque tous les secteurs. « Dans un tiers des demandes d’investissement que je reçois, le business model est basé sur de l’ubérisation », témoigne le serial investisseur Marc Simoncini, jadis créateur du site de rencontres Meetic.

Signe des temps, beaucoup de Français sont prêts à s’acquitter de ce genre de tâches, en échange de quelques euros ou de coupons de réduction, avec un avantage majeur : ne pas avoir à transmettre de CV ou passer d’entretiens d’embauche.

 

Aux origines du micro-travail : un canular du 18e siècle

Quand Amazon décide de créer Mechanical Turk, la plateforme de micro-travail la plus connue au monde, la société américaine qualifie ironiquement son service d’artificial artificial intelligence, faisant référence à un canular datant de la fin du 18e siècle. Un ingénieur hongrois prétendait avoir inventé un automate capable de battre n’importe qui aux échecs. Une supercherie : sous sa machine se dissimulait un homme en chair et en os, qui manipulait le mannequin.

Le service d’Amazon s’inspire directement de ce canular en confiant à des micro-travailleurs des travaux que les intelligences artificielles ne parviennent pas bien encore à réaliser. Objectif : entraîner les algorithmes, notamment sur de l’identification d’objets sur une image ou de la retranscription du son en texte.

Depuis, les autres géants du numérique se sont tous dotés de services de micro-travail à peu près équivalents : Microsoft avec UHRS, Google et EWOQ, IBM avec MightyAI.

 

 

Peu de perspectives d’avenir pour le digital labor

De l’avis de beaucoup, ces nouvelles pratiques riment avec précarité. La majorité des tâches proposées par les principales plateformes sont très peu lucratives et ne permettent pas d’en vivre.

En témoigne une étude du Pew Research Institute, selon laquelle les travailleurs du clic perçoivent moins que le salaire horaire minimum aux Etats-Unis. Antonio Casilli, chercheur à Télécom ParisTech et spécialiste du digital labor (Sommes-nous tous des ouvriers des plateformes numériques ?) explique : « Le travail des foules anonymes des usagers de plateformes n’est pas un travail de « sublimes », d’experts d’informatique, d’ingénieurs et de hackers. Au contraire, il exerce une pression vers le bas sur les rémunérations et les conditions. »

Les employés indépendants ne bénéficient par exemple d’aucune garantie. Lilly Irani, chercheuse en informatique à l’Université de Californie souligne le manque de transparence : « Les Turkers, comme on les appelle, ne peuvent pas savoir si un offreur sera enclin à les payer rapidement pour leur travail, voire s’ils seront payés tout court, puisque leur travail peut être rejeté sans aucune explication ».

 

Le micro-tasking vu de l’étranger

Géographiquement, les micro-travailleurs « sont le plus souvent situés en Inde, aux Philippines, ou dans des pays en voie de développement, où le salaire moyen est bas », indique Antonio Casilli.

Ces derniers ont d’ailleurs récemment fait parler d’eux lors des élections américaines de novembre 2016. Les « campagnes d’influence » en ligne menées par les différents candidats ont été pointées du doigt et notamment celle du président élu Donald Trump. Business Insider avait notamment publié une étude, en juin 2015, démontrant que les équipes de ce dernier avaient acheté 60 % des fans de sa page Facebook et que la grande majorité de ses likes provenaient de fermes à clic situées justement en Inde et aux Philippines, mais aussi en Malaisie, en Afrique du Sud, en Indonésie, en Colombie et au Mexique. Quel rôle ont-elles joué dans la victoire du candidat Trump ? La question reste ouverte aux Etats-Unis…

 

* Travailleurs du clic.

Inscrivez-vous à la Newsletter