Interview

"Les autistes de haut niveau et Asperger excellent dans les domaines les plus exigeants de l’informatique"

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Portrait
William Cunche
Président d’Auticonsult

Autistes de haut niveau et Asperger démontrent une réelle valeur ajoutée dans les métiers du numérique. William Cunche, président d’Auticonsult, nous dit pourquoi.

 

Quels sont les traits propres aux autistes de haut niveau et Asperger ?

Les personnes avec autisme de haut niveau ou atteints du syndrome d’Asperger se distinguent non pas par un quelconque déficit ou retard intellectuel mais par des difficultés dans la communication et la relation à l’autre. On dit qu’ils sont privés de la « théorie de l’esprit », c’est-à-dire de la capacité à inférer ou déduire les états mentaux d’autrui. Concrètement, cela les empêche d’apprécier et de comprendre pleinement l’ensemble des communications implicites de leur entourage : verbales (ironie, sarcasme, intonations par exemple) et corporelles (expressions, postures, gestes, etc.).

 

Auticonsult participe à faire émerger la problématique de la neurodiversité au travail. Pouvez-vous nous rappeler l’histoire de votre société ?

Tout est parti d’une histoire familiale, celle de Dirk Müller-Remus, un ingénieur berlinois inquiet pour l’avenir de son enfant atteint par le syndrome d’Asperger. Cherchant en vain des structures professionnelles allemandes à même de l’accueillir pour compenser ses difficultés sociales et relationnelles, M. Müller-Remus se tourne vers la Scandinavie, la Belgique et Israël en quête de solutions. Il découvre alors que des initiatives y sont menées avec succès, notamment en Israël, où l’armée a conçu et déployé un programme unique en son genre d’intégration de personnes avec autisme.

De retour en Allemagne, Dirk Müller saute le pas et décide en 2011 de lancer Auticon, une société de conseils informatiques. Son ambition : recruter essentiellement des professionnels atteints de troubles autistiques. Il est alors convaincu d’une chose : la neurodiversité au travail est à la fois souhaitable, possible et bénéfique, que ce soit pour les entreprises ou pour les professionnels autistes. C’est sur ce postulat qu’a été créée Auticonsult en septembre 2015 sur le marché français. Auticonsult a été fondée sur le modèle d’Auticon et en est aujourd’hui une filiale à part entière.

 

Comment définir la mission d’Auticonsult ?

En un mot, créer les conditions de la neurodiversité en milieu professionnel, en l’occurrence dans le domaine informatique. L’idée est simple : projeter des consultants avec autisme en « milieu ordinaire », c’est-à-dire dans un environnement composé de personnes neurotypiques, en l’occurrence les équipes projets de nos clients. Suffisamment formés et accompagnés, ils développent des qualités comportementales dont ils ne disposaient pas initialement. Nous contribuons ainsi à normaliser la différence en permettant, d’une part, aux personnes avec autisme de s’intégrer en milieu professionnel et, d’autre part, aux personnes non autistes d’être bienveillantes et ouvertes à la différence. Au fond, notre finalité sociale consiste à rendre nos consultants autonomes sur le plan professionnel. C’est d’ailleurs paradoxal mais notre souhait le plus cher, c’est qu’ils puissent acquérir les qualités comportementales leur permettant de devenir autonomes et intégrer ainsi, un jour, une structure ordinaire.

 

Pouvez-vous nous détailler le parcours d’intégration proposé à vos collaborateurs et à vos clients ?

S’il est absolument indispensable, ce processus n’est cependant pas aussi long qu’on pourrait le penser. Ce qui est certain, c’est qu’il se prépare en amont, à la fois côté consultant et côté client, avec l’équipe projet chargée de l’accueillir.

La 1e étape, c’est la sélection et la préparation des professionnels que nous recrutons. Cette étape constitue déjà un obstacle en soi car les personnes avec autisme de haut niveau ou syndrome d’Asperger sont souvent démunies quant à la manière de communiquer avec des neurotypiques.

Deuxième étape : sensibiliser et former les équipes projet qui accueilleront nos consultants pendant la durée de la mission chez nos clients. Nos coachs leur fournissent des clés pour communiquer facilement avec nos consultants tout en nous efforçant d’aiguiser leur bienveillance.

Troisième étape : l’intégration et le suivi régulier des consultants que nous envoyons en mission, en moyenne pour une durée minimum de 3 à 6 mois. Le suivi et le coaching sont fondamentaux. Nous devons nous assurer que l’équipe projet reste formée et sensibilisée, en dépit de l’évolution de son environnement de travail, voire de sa composition.

 

Quelles qualités spécifiques peut-on attendre d’un consultant en informatique atteints d’un autisme de haut niveau ou du syndrome d’Asperger ?

Les personnes avec autisme de haut niveau ou syndrome d’Asperger se distinguent par des qualités particulièrement précieuses dans les métiers de l’informatique. Persévérance, méticulosité, rapidité d’exécution des taches, souci intrinsèque pour la qualité, grande franchise, capacité à identifier spontanément des formes, des modèles, des récurrences… ces qualités rares sont chez eux exacerbées. Autre atout : leur faculté à détecter des erreurs instantanément. Elles leur sautent tout simplement aux yeux !

Résultat : ils excellent dans les domaines les plus pointus de l’informatique : programmation et développement, cybersécurité, data science, assurance qualité, conformité et reporting. J’ajoute qu’ils disposent également souvent de qualités littéraires prononcées : ils peuvent manier très bien le verbe et l’écriture. Autant d’atouts majeurs à un moment où la révolution digitale se traduit aussi par une pénurie de talents !

 

Dans ces conditions, comment expliquer leur faible niveau d’insertion professionnelle ?

Vous avez raison de souligner qu’à l’échelle de l’Europe, la France est effectivement très en retard dans ce domaine. On estime ainsi que 9 personnes avec autisme de haut niveau sur 10 en âge de travailler seraient aujourd’hui sans activité ou sous-employés.

Comment l’expliquer ? Ce que nous disent les candidats que nous rencontrons, c’est que, s’ils franchissent l’étape des entretiens d’embauche, c’est ensuite, lorsqu’ils sont mis en situation d’engagement social, qu’ils rencontrent des difficultés puis finissent par perdre leur emploi. Tout simplement parce que leur intégration n’a pas fait l’objet d’un parcours de formation, d’inclusion et de coaching adéquats.

Côté entreprises, notre propre expérience tend à montrer qu’il existe une méfiance intrinsèque vis-à-vis de la différence. Nous devons réexpliquer régulièrement les vertus du modèle. Nos futurs clients nous parlent d’ailleurs souvent « d’expérimentation », ce qui montre bien leurs réticences initiales.

 

Que recommanderiez-vous aux pouvoirs publics pour y remédier ?

À mon sens, nous devrions conduire une réflexion sur le statut d’entreprise adaptée. Pourquoi ? Comme vous le savez, un employeur de 20 salariés et plus a l’obligation d’employer des travailleurs handicapés à hauteur de 6 % minimum de son effectif salarié. Pour répondre à cette obligation, plusieurs solutions sont toutefois possibles. L’une d’entre elles consiste à faire appel à une entreprise prestataire de services comme la nôtre, bénéficiant du statut d’entreprise adaptée. Problème : Auticonsult ne dispose pas de ce statut, pour la simple et bonne raison qu’aucun appel à projets n’a été émis en Île-de-France depuis un an et demi et que rien ne semble prévu pour l’année à venir ! Par conséquent, certains groupes refusent logiquement de nous référencer.

Ce système pénalise non seulement le développement de notre entreprise mais aussi par extension les professionnels de l’informatique souffrant d’autisme. In fine, il ramène trop souvent le handicap à une simple question d’optimisation fiscale. Résultat : la vraie question, celle de l’inclusion professionnelle, est mise de côté par un système censé la favoriser. C’est dommage.

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