Interview

“La blockchain permet le passage d’un système fondé sur la confiance à un système fondé sur la preuve”

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Portrait
Primavera De Filippi
Chargée de recherche au Cersa (CNRS), chercheuse au Bergman Center for Center for Internet & Society à l'Université d'Harvard

Véritable technologie de rupture et potentiellement aussi révolutionnaire que le Web, la blockchain incarne pour ses partisans la disruption ultime. Si son influence sur le domaine de la finance, via notamment le “Bitcoin”, est aujourd’hui largement partagée, ses impacts sur l’organisation du travail restent toutefois à écrire. Le DataLab Emploi a recueilli les propos de Primavera De Filippi, Chargée de recherche au Cersa (CNRS), actuellement chercheuse au Berkman Center for Internet & Society à l’Université d’Harvard et experte de la technologie Blockchain.

 

Comment peut-on simplement définir la blockchain ?

La blockchain est une base de données décentralisée qui possède plusieurs particularités. Elle repose tout d’abord sur un réseau pair-à-pair administré de manière collective. De plus, l’historique des transactions est détenu, en sa totalité, par tous les membres du réseau. Il est ainsi possible d’ajouter de l’information, mais pas d’en effacer. Enfin, la blockchain s’appuie sur la cryptographie pour permettre à des individus de stocker des données et d’échanger des ressources de façon sécurisée et décentralisée, sans passer par un intermédiaire de confiance. Un protocole informatique définit les procédures à suivre, ainsi que toutes les conditions à respecter pour mettre à jour cette base de données. Pour résumer, la blockchain peut être assimilée à un cadastre décentralisé, certifié et incorruptible. L’historique des données enregistrées sur la blockchain permet de répondre à la question de “Qui a fait quoi, et quand?”. La blockchain augmente donc la transparence et la traçabilité des transactions.

En quoi cette technologie est-elle disruptive ?

La technologie blockchain permet d’automatiser un grand nombre de tâches, qui sont aujourd’hui faites manuellement ou qui sont déléguées à un opérateur de confiance. Pour prendre un exemple concret, tout transfert d’un titre foncier est par exemple enregistré sur un cadastre public, administré par un opérateur de confiance, en l’occurrence le gouvernement. Avec la blockchain, le transfert des titres de propriété peut se faire de façon automatique et décentralisée. Les notaires deviennent alors obsolètes, puisque ces transactions peuvent être enregistrées directement sur la blockchain. Cela permet le passage d’un système fondé sur la confiance à un système fondé sur la preuve. La blockchain risque donc de créer d’importantes perturbations au sein de nombreuses industries, institutions ou métiers fondés sur cette confiance.

Quels sont les impacts de cette technologie sur l’organisation des entreprises et plus largement du travail ?

Il est certain que les organisations traditionnelles vont devoir adapter leur mode de fonctionnement et leurs processus en fonction du développement de cette technologie, comme elles sont déjà, d’ailleurs, en train de le faire avec le numérique. Mais l’impact de la blockchain sur les organisations ne se limite pas aux améliorations incrémentales. Cette technologie a également le potentiel de créer une toute nouvelle gamme d’organisations – dites décentralisées – qui opèrent au-delà du champ d’application des lois existantes. Inspirées du modèle de collaboration “open source”, ces organisations regroupent des individus qui partagent un même objectif et qui collaborent, de façon plus ou moins structurée.

Comment peut-on valoriser et rétribuer les contributions de chacun dans le cadre d’une organisation décentralisée ?

Au niveau le plus élémentaire, toute organisation décentralisée repose sur le processus de “tokenisation”. Il s’agit d’un mécanisme par lequel tout individu qui contribue à l’organisation sera récompensé avec un certain nombre de jetons (ou de “tokens”) qui accordent certains privilèges, économiques ou non, aux individus qui les possèdent. La quantité de tokens accordée à chaque individu dépend de la nature et de la valeur des contributions apportées. Évidemment, il est toujours possible pour les individus qui n’ont pas la possibilité de contribuer à une organisation d’acheter ces tokens directement sur le marché. Pour illustrer le processus de tokenisation, il suffit de regarder le fonctionnement de Bitcoin, une monnaie virtuelle qui peut être échangée entre pairs, sans passer par aucune banque ou autre institution financière. Tout individu qui participe avec une portion de ses ressources informatiques à soutenir les opérations du réseau peut recevoir un certain nombre de Bitcoins en récompense. Ces Bitcoins peuvent être soit utilisés pour accéder aux services fournis par le réseau, soit être vendus sur le marché pour obtenir une rémunération économique.

Les modes de gouvernance des organisations vont donc évoluer…

Oui, dans la mesure où ces organisations décentralisées s’appuient sur la blockchain comme seule plate-forme de gouvernance. Tout individu qui détient les tokens d’une organisation décentralisée en devient automatiquement membre. En règle générale, la gouvernance d’une organisation décentralisée est beaucoup moins hiérarchique que dans les organisations traditionnelles. En effet, les organisations décentralisées n’ont pas de directeur ni de conseil d’administration. Au contraire, elles sont administrées de manière collégiale et s’appuient donc sur la blockchain pour agréger les votes et les préférences de tous les détenteurs de tokens. La blockchain permet ainsi d’expérimenter de nouveaux systèmes de gouvernance qui ne reposent pas sur une structure hiérarchique rigide et figée, mais plutôt sur un système de méritocratie beaucoup plus dynamique et fluide. Cependant, il est aujourd’hui encore très difficile d’imaginer comment se présentera le système d’organisation de demain… La blockchain a soulevé de nouvelles questions,  qui n’ont été étudiées que depuis peu de temps. J’espère que cela inspirera un maximum de gens à expérimenter ces nouvelles formes d’organisations, et à rechercher l’impact qu’elles pourraient avoir sur nos systèmes de gouvernance actuels.

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