Décryptage

Freelances : quand indépendance rime avec solidarité

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L’essor du mouvement freelance incarne parfaitement les mutations du monde du travail. Signe des temps, des « syndicats » commencent d’ailleurs à voir le jour. Coup de projecteur sur ces liens de solidarité qui se tissent peu à peu au sein de la communauté freelance.

 

D’après Eurostat, l’Union européenne a connu une progression moyenne de sa population freelance de 45 % depuis 2004. En France, ils seraient aujourd’hui près de 830 000. Parmi eux, 490 000 exercent leur activité dans les services aux entreprises.

 

 

Comment expliquer cette progression ? D’abord et avant tout par l’émergence de nouveaux modes de travail induits par l’essor du numérique. L’un des cas les plus représentatifs et les plus souvent cités est bien sûr la plateforme Uber de réservation de voitures de transport avec chauffeur (VTC). La filière VTC dans son ensemble a permis à une population de jeunes le plus souvent non qualifiés et sans-emploi de créer leur propre activité. Selon une étude du Boston Consulting Group publiée en novembre dernier, la filière VTC aurait même été à l’origine de la création nette de 1 emploi sur 4 en Île-de-France au 1er semestre 2016.

Une forme de micro-travail s’est développée en parallèle. Ainsi en est-il par exemple des « turkers » aux États-Unis. Leur signe distinctif : ces internautes sont prêts à effectuer n’importe quelle micro-tâche proposée par des entreprises comme Amazon ou TaskRabbit, et ce pour quelques centimes d’euros.

 

Une activité le plus souvent exclusive

« Autrefois activité de complément, le travail à la demande se développe de plus en plus en tant qu’activité exclusive, explique Martin Richer, consultant en ressources humaines. Se posent alors les questions de la protection sociale de ces travailleurs et de la défense de leurs droits, face à des activités très individualisées ».

Une revendication importante à en croire l’étude Hopwork. Les freelances réclament un niveau de protection sociale semblable à celui des salariés et cherchent à se faire représenter par des syndicats. Ils sont 48 % à souhaiter une meilleure protection sociale et 40 % aimeraient passer du RSI (régime social des indépendants) au régime général de la Sécurité sociale. Ils pensent de manière quasi-unanime (97 %) que leurs intérêts ne sont pas suffisamment pris en compte dans les débats politique et économique, souvent par manque de visibilité.

 

 

Le Freelance isn’t Free Act, signe d’une plus grande reconnaissance

Pourtant, peu à peu, la voix des indépendants se fait entendre, en particulier aux États-Unis. En octobre dernier, la ville de New York a voté la 1re loi américaine destinée à protéger les travailleurs indépendants. Intitulée « Freelance isn’t Free Act », elle contraint toute organisation faisant appel à un entrepreneur individuel à indiquer, par écrit, les délais et la procédure de paiement lorsque la rémunération dépasse 800 dollars sur une période de 4 mois.

Cette loi représente un pas de plus vers la reconnaissance de nouveaux droits pour les freelances outre-Atlantique. Elle est surtout un combat gagné par la Freelancers Union, une organisation fondée en 2003 par une juriste new-yorkaise, Sarah Horowitz.

« Freelancers Union est un syndicat très hybride : il ressemble à un syndicat de salariés, mais défend les indépendants, en leur proposant des couvertures sociales et des assurances », explique Martin Richer.

 

 

Vers de véritables groupes d’intérêts des freelances ?

Le modèle économique de la Freelancers Union repose en effet sur celui d’une entreprise de services, en proposant contrats d’assurance, coupons de réduction pour formation ou encore espaces de coworking. Freelancers Union a aussi permis de mutualiser la protection sociale de ses membres à des taux avantageux. Car aux États-Unis, pour bénéficier d’une couverture, les travailleurs indépendants doivent cotiser individuellement, ce qui est très coûteux.

Pour autant, l’organisation refuse la confrontation directe avec les employeurs et préfère mener des actions de relations publiques afin de défendre les intérêts de ses membres. En 2015 par exemple, dans les colonnes du New York Times, sa fondatrice a interpellé les candidats à la présidence. Aujourd’hui, Freelancers Union compte quelque 350 000 adhérents, une goutte d’eau face aux 54 millions de freelances exerçant aux États-Unis.

 

Retard en France

« Tous ceux qui travaillent “à la demande” ne doivent pas être exclus du syndicalisme, soutient Martin Richer. Dans le même temps, les syndicats doivent s’adapter à cette nouvelle forme de travail en complétant leur approche de défense des salariés par la protection et le soutien : c’est le syndicalisme de services ».

À l’étranger, des pays comme les Pays-Bas ou bien encore le syndicat IG Metall en Allemagne sont très en avance sur cette notion de syndicalisme de services. « La France a pris du retard », observe Martin Richer.

Seule la CFDT, via sa fédération F3C dédiée aux secteurs communication, culture et conseil, s’est fixé pour objectif de réunir les travailleurs indépendants, largement dispersés et trop souvent isolés, en une communauté. À travers la plateforme Union, elle propose un outil permettant d’établir devis et factures, une protection juridique ou encore une assurance responsabilité civile professionnelle.

« Notre objectif était de répondre aux problématiques spécifiques des freelances, notamment rompre avec l’isolement et clarifier les relations avec l’administration, précise Stéphane Chevet, responsable d’Union. Cela a nécessité de faire de la disruption syndicale et d’adapter nos pratiques, nos visions. Union n’est pas une plateforme revendicative, mais collaborative. Elle évolue selon les besoins et les attentes des adhérents ».

Cette expérimentation a pour objectif de devenir par la suite une plateforme au service des indépendants de toutes les fédérations.

 

Vers une inversion du rapport de force ?

D’autres initiatives naissent peu à peu, dans le but de mieux protéger les freelances. Le 16 mars 2017, ils étaient 500 à participer à la Freelance Fair à Paris. Un événement destiné à s’arrêter sur les préoccupations majeures de ces travailleurs et à faire émerger une identité collective.

Plus globalement, conscients de leur fragilité et du manque d’attention à leur égard, les freelances s’organisent collectivement sur des plateformes dédiées de mise en relation, comme Hopwork et ses 40 000 membres, ou des coopératives d’activité et d’emploi (Coopaname ou Kanopé).

Si, pour l’heure, ces démarches sont relativement récentes dans l’Hexagone, elles pourraient, comme aux États-Unis, finir par peser. « Aux États-Unis, TurkerNation, le collectif de défense des turkers d’Amazon, a développé une culture très revendicative et a inventé la notation inversée, explique Martin Richer. Les « turkers » y évaluent les donneurs d’ordre, inversant ainsi peu à peu le rapport de force ».

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